23 septembre 1700
J’avance à travers les brumes de l’aube. L’odeur de la mer agresse mes narines. Le varech s’infiltre dans cette orgie odoriférante et j’ai soudain envie de rebrousser chemin, m’enfuir dans les terres pour quitter à jamais cet horizon d’opale, de cobalt et d’émeraude. Et pourtant, je m’en abstiens.
Le quai est vide. Ici et là, quelques caisses de bois attendent le transbordement. On dirait qu’il y a là tant de souvenirs que j’ai peine à marcher. L’air si dense dans l’apparente légèreté de la brume m’essouffle.
*
Les mains dans les poches, j’observe les trois grands navires qui font partie du paysage de ce jour. L’un d’eux me connaît depuis plus de vingt-trois ans. J’y ai navigué contre vents et marées au fil de dix-sept années où nous avons abordé deux grandes îles au nom du Roi. Elles grandissent et prospèrent maintenant au grand plaisir de la Cour. Mais quand j’ai découvert qu’on se servait de moi pour d’autres fins que ce que je respecte le plus, quand on m’attacha à bord contre mon gré pendant de longs mois, je décidai que je me retirerais dans mes terres pour oublier définitivement la mer et mes passions.
Après une intervention musclée du Roi lui-même, je continuai à servir le Jinn pendant une dizaine de mois, restant à quai tout ce temps, où nous nous éloignâmes que très peu pour effectuer des manœuvres de routine – l’habitude et le respect de la tradition de la marine nous y obligeaient.
Il y eut, au cours de cette période, plusieurs visites secrètes dans un bâtiment qui venait de temps en temps s’amarrer au quai. Avant même que le Roi ne pût entendre ma requête, j’avais connu le privilège de naviguer un soir au bord de la Frousse, un fier coursier de l’Atlantique, solide et fringuant. Deux grandes voiles qui gonflaient l’horizon défiant les vagues malignes et frôlant les récifs avec une audace que je n’avais jamais vue.
Ainsi, pour le temps que dura ma permission de rester à terre, je pus naviguer sans crainte sur le pont patiné de la Frousse sans encore pouvoir m’éloigner que de quelques milliers de brasses, car ce vaisseau, bien que propriété de la marine du royaume, ne pouvait m’accepter à son bord en toute règle que si son capitaine le quittait. Toutes ces merveilleuses équipées m’emmenèrent tout de même à passer le cap du port et voguer jusqu’à la pointe du golfe sans être inquiété outre mesure par les autorités. Le Roi tolérait ma présence en me suppliant de ne jamais croiser le capitaine de la Frousse, le Grand Rouge, sous peine des pires sévices, voire me retrouver lynché sur la place publique. Nous partions donc prudemment dans ces folles équipées lorsqu’on savait le capitaine appelé sous les chandeliers du Palais Royal, à courtiser les Volbal ou les marchands des terres.
Après la période de réflexion du Roi, après plus d’une visite illicite et audacieuse sur la Frousse, je me trouvai libéré de mes obligations envers le Jinn. Un autre heureux capitaine en prit la commande et je pus établir mes quartiers sur la rue du Sillon dans la haute ville. Dans ce petit réduit chaud, infesté de petits insectes à dos doré, je commençai à craindre de ne jamais voir le capitaine de la Frousse entendre raison et quitter le pont de ce navire qui m’appartenait de par le cœur et l’âme si ce n’est officiellement. Le Roi m’encourageait à prendre mon mal en patience, mais l’appel du large, de la conquête de terres invisibles d’ici, me rongeait.
À plus d’une reprise, la Frousse quitta Ie quai et je me trouvai seul à observer l’horizon vide, une bien lourde pensée de solitude et d’abandon s’insinuant en moi. De temps en temps, plusieurs bâtiments venaient prendre la place du Jinn ou de la Frousse pour échanger les précieuses cargaisons contre de l’or sonnant. Je les regardais sans entrain, cherchant toujours à l’horizon mes deux grandes voiles.
De temps en temps, une beauté de bois et de style venait accoster, le Bel’œil. Restant pour peu de temps, je ne pouvais m’empêcher de constater que ce navire n’avait rien de l’audace et de l’impertinence d’un vaisseau de guerre. Le Roi en usait avec panache, fier de sa marine, pour négocier, pour les pourparlers. Mon envie, pourtant, se nourrissait toujours des promesses de la Frousse, mille voyages grandioses dans mon imaginaire débordant.
Il fallut une autre année d’attente pour que je puisse revoir le Roi et demander que la Frousse fût à moi seul. Il me dit que le capitaine, bien qu’informé de l’intention de sa Majesté de le relever de ses fonctions, insistait pour demeurer seul maître à bord, fort de son éducation des cités de l’Est. D’ailleurs, pour ce que j’en sais, le capitaine était de plus en plus craint de son équipage. Colérique, imprévisible, il lui arrivait d’arracher des cordages, de saboter des canots à coup de hache pour empêcher (ou s’assurer) qu’il n’y ait quelque mutinerie. La crainte des membres de l’équipage se faisant sentir sur tous les ponts et jusque sur les quais où les rumeurs allaient bon train : on craignait en effet qu’il ne fit couler la Frousse au large avec tous ces bons et loyaux matelots à bord. C’était comme si les amarres de la Frousse étaient attachées à quai pour toujours, faites de nœuds cimentés par le temps. Chaque fois que nous arrivions à quitter le quai, l’équipage se mettait sur un pied d’alerte, dépensant plus d’énergie que de coutume, doublant la vigie, préparant des manœuvres de retour en catastrophe. Bref, tout était concentré sur le capitaine qui menaçait à tout moment de revenir au quai et trouver le vide en lieu de la Frousse.
Le Roi ne pouvait plus trouver de prétextes pour me garder à terre. Ou je devais forcer la prise de la Frousse, ou je devais me tourner vers un autre navire et partir au large avant de devenir fou. Et comme il n’était pas question que je retourne sur le Jinn, je demandai audience auprès de l’Amiral afin qu’il puisse me rassurer de meilleurs espoirs.
Il y a à peine trois mois, au cœur de l’été, je transportai mes affaires un peu plus près des rives et du quai. Ce grand logement me seyait mieux et je croyais mon bonheur sur le point de devenir une réalité. J’en étais profondément convaincu. Pourtant, peu de temps avant de rencontrer l’Amiral, je passai devant la Frousse et trouvai derrière elle le Bel’œil, plus petit, mais duquel me saluèrent quelques marins de ma connaissance. Invité à bord, je découvris de plus près les boiseries de richesse, une construction solide et fière. Malgré le jeune âge de cette flèche des mers, on pouvait sentir une expérience des eaux troublées et des sautes d’humeur du temps. Voilà, me disais-je, un fier bastion de notre Marine Royale. J’interrogeai un ancien sur les capacités et les prouesses du navire. Il m’en fit si bel éloge que, bien qu’ayant la Frousse à ma droite amarrée si solidement à quai, je décidai d’en glisser la parole au Roi et l’Amiral qui m’attendaient céans. C’était, il y a quelques jours…
Le Roi fut consterné par ma nouvelle requête « Vous abandonneriez le commandement de la Frousse pour une corvette, un vaisseau de parade? » s’exclama-t-il sur le regard envieux de l’Amiral.
« Ce vaisseau, bien que plus petit, plus récent, peut très bien et peut-être mieux servir votre Majesté. Il suffit de l’en équiper. Si votre Majesté peut bien entendre raison, à faire du Bel’œil son plus fier batailleur dans la simplicité de sa beauté. »
Il me traita de fou. Il m’indiqua que l’équipage de la Frousse ne survivait que dans l’espoir de voir le Capitaine entendre raison et quitter le royaume, que ces gens comptaient sur moi pour remettre le maillon faible en force. L’Amiral ne disait rien. Je le voyais tergiversant. Quand il annonça que le Bel’œil n’avait plus à son bord de maître absolu, le Roi capitula avec cette moue qui lui est si caractéristique.
« Vous aurez le Bel’œil, bougre d’imbécile! Mais vous devez régler vos affaires avec les gens de la Frousse, car il ne saurait y avoir un seul capitaine pour deux navires, encore moins pour trois. »
Il quitta la salle du conseil en ne me jetant pas un seul regard. Je comprenais bien sa frustration, car bien qu’absent du bastingage du Jinn, j’entretenais toujours d’étroites relations avec son équipage et cela énervait mon bon Roi qui bien que n’entendant tout de même pas grand-chose des affaires de la Marine comprenait au moins le principe d’un seul maître à bord d’un seul vaisseau.
Il y a quelques jours, je me présentais à bord du Bel’œil. Ceux qui me connaissaient eurent tôt fait de convaincre les autres que j’allais les mener dans des régions merveilleuses. Il me reste donc à les apprivoiser et les amener à me faire confiance. Quant à la Frousse, le désespoir s’est installé à bord. Le Capitaine absent, j’ai tenu, avant-hier, ce que j’appellerais un conseil de bonne guerre, présentant mon point de vue à l’équipage qui a sombré dans un sombre découragement. Mes propos sont tombés dans le vide. On ne me comprend plus. J’aurais aimé leur dire que leur Capitaine pourrait, s’il le voulait, les assurer d’autant de merveilleuses équipées, mais ils ne m’auraient pas cru. Depuis trois ans, tous les espoirs de repartir sur l’horizon et le dépasser se trouvent toujours arrêtés par des amarres à triples nœuds. Et sur un navire de guerre, faire du sur place signifie la mort.
*
L’aube cède sa place au matin. Sur les quais, la vie s’agite. À ma droite, le Jinn s’éloigne doucement. On me salue, rassuré de me voir de si bonne humeur. Sur la Frousse, plusieurs me regardent les bras croisés, comme si la foudre allait tout soudain me tomber dessus. Il y a de la rage, du désespoir, de la soumission peints sur tous ces visages. Il y a aussi de l’espoir, mais je ne peux y répondre. Le capitaine de la Frousse me souhaite bon voyage. Je le salue sans le regarder, encore heureux qu’il ne sache rien de mes tractations. La passerelle du Bel’œil est descendue. Sur le pont, on s’affaire à préparer le départ. La fébrilité est à son comble. J’amorce la montée tandis que le jeune bois craque sous mes pas. Soudain, réflexe d’habitude, je jette un coup d’œil aux amarres : avec une certaine joie, je constate qu’il n’y a pas de nœuds…