Assis seul à sa table, Armand pique le dernier morceau de viande caoutchouteux du bout de sa fourchette dorée. Il amène la chair sous son nez et la hume sans se presser. Il ne manifeste aucune autre réaction que le haussement de son sourcil droit à peine perceptible. Ses narines frémissent. Un éventuel témoin de cette scène remarquerait sans doute que les poils de ses narines bougent aussi, tels des brindilles d’un balai délavé, comme si ces derniers cherchent à non seulement capter les arômes répugnants par le pouvoir de l’odorat humain, mais aussi à les piquer, les broyer malgré l’improbabilité que cette action pourrait être possible, du moins dans cette dimension. Cet appendice nasal plutôt lourd et bariolé de fines veines rouges est une des caractéristiques typiques d’une caricature transposée dans un univers tridimensionnel.
Un instant plus tard, dans un geste qui se voudrait théâtral mais qui n’est que la répétition d’un mouvement mécanique dû à l’habitude de l’acte de manger qu’il pratique depuis plus de quatre heures maintenant, le cube dégoulinant de sauce au cari dilué dans un lait de coco épaissi à la poudre de riz entre dans la gueule du gentilhomme.
Le voilà qui broie les fibres entre ses dents, cessant son manège à chaque seconde, rendant cette action d’un infernal ralenti une épreuve qu’il est difficile pour moi d’en décrire toute l’horreur.
Laissons-le un moment déchirer la boule informe qui se mêle à sa salive déjà trop acidifiée pour explorer les lieux. La table est située dans un restaurant qui est d’habitude très en demande et un être à l’imagination débordante peut facilement visualiser ces jeunes couples aux bras emmêlés tout autant que leurs regards entrer et sortir dans des exclamations riantes, créant un courant d’humeur et d’odeurs comme d’air entre les convives occupés à dévorer le menu des yeux dans l’attente de le faire de leurs dents affamées. Le décor se veut un peu suranné, dépassé par le temps, témoin de l’histoire du chef, un certain Oscar Von Bergur, qui n’a jamais perdu une seule étoile de son vivant (cela bien avant la Grande Guerre, devrions-nous le signaler, où il en a gagné trois de plus à titre posthume après avoir été décapité par une casserole lancée par un officier allemand qui n’avait pas aimé sa Sauerkraut caramélisée aux herbes de Provence). Les tentures pourpres subissent les ravages du temps. Effilochées à la base, teintées d’un gris jaunâtre à cause de la poussière des lieux, on a l’impression qu’elles vont se soulever dans un roulement de tambour, dévoilant derrière elles des femmes nues au ventre enveloppé de graisse, où des seins lourds rebondissent sous les cris des hôtes tout aussi bedonnant. Un coup de hanche, roulement d’épaule, et voilà que les pompons jaunes pendouillant au bout de ficelles bouclées autour de mamelons en érection virevoltent et s’entremêlent aux cris de porcs de ces moustachus. Mais, hélas, il n’y a rien derrière ces rideaux. Peut-être un squelette. Possiblement un rat en phase terminale qui espère pouvoir se nourrir du vomi qui jaillira peut-être de l’estomac de celui qui se goinfre seul au milieu d’un océan de poussière.
Oui, la Guerre est finie. La fin du monde a fini par finir. L’apocalypse s’est déroulée selon un improbable scénario d’amateur, celui des Sapiens. Combien sont-ils, ici et là, en train de manger les chairs des leurs en espérant survivre encore une ou deux semaines.
Armand rote. La viande ne passera pas encore une fois. Il regarde sa fourchette, le même sourcil soulevé. La bile inonde le fond de sa gorge. Il inspire profondément et retient ce souffle qui lui donne encore une chance de survivre. Puis, juste avant d’enfoncer l’ustensile bien profond dans l’orbite droit, un moment avant d’entendre les os au fond de cette cavité céder sous la force de cette fourche miniature, il murmure, non sans un sanglot étranglé mêlé au dernier rot plein de bulles amères :
« Pauline, ma chérie, je ne te digère toujours pas. »